lundi 28 juin 2010

"Le Tour du Monde en 80 Jours" de Jules Verne


Il en est de ces livres qu'il ne faut lire ni trop tôt, ni trop tard, ni trop jeune, ni trop âgé. Le tour du monde en 80 jours en fait partie. Ne me méprenez pas, mon but n'est pas de fustiger la littérature de jeunesse. Je suis la première à compter Alice au Pays des Merveilles et Peter Pan parmi mes livres préférés.
Pourtant, il est clair qu'il faut lire le roman de Verne à un âge où l'esprit est encore vierge de toute détection de préjugés socio-moraux. Je vois déjà les fans du bonhomme s'offusquer, mais je n'y peux rien, l'oeuvre de Verne fera alors partie des grands classiques qui me laissent profondément insensible. Dans des cas comme celui-ci n'avez jamais vous éprouvé cette étrange sensation qui vous amène à vous interroger: "mais qu'est-ce-que tout le monde lui trouve, à ce mec?"

Je m'explique: étant férue de littérature et d'aventure, Verne, j'en entends parler depuis toute petite. Son goût précurseur pour la science-fiction, ses machines à remonter le temps, tout me poussait a priori naturellement vers lui. Seulement, mon chemin n'avait encore jamais croisé le sien. Il y a quelques mois, je suis allée avec des amis voir l'adaptation théâtrale de Sébastien Azzopardi, durant laquelle nous avons plusieurs fois ri aux larmes. L'original reposait alors au chaud et dans la poussière de ma bibliothèque et comme la pièce m'avait donné envie de lire l'oeuvre, je m'étais dit que c'était effectivement le bon moment.

Et là, en finissant le roman, QUELLE DECEPTION!!! On a beau considérer Verne comme un maître, j'aurais envie de répliquer qu'une intrigue, ça ne fait pas tout. Certes, l'idée est bonne et les personnages amusants, mais pourquoi diable s'éterniser sur 278 pages et nous faire agoniser à force de descriptions techniques qui ont pour but d'étaler la science livresque de l'auteur?
Et petit à petit, on se rend compte que ce pari qui entraîne le sieur Phileas Fogg et son fidèle serviteur Passepartout à voyager sans même penser à visiter est relégué au simple rang de divertissement. Pire, on s'ennuie. Les péripéties pourraient être palpitantes si le narrateur cessait d'adopter ce ton condescendant. Chaque fois que Fogg semble manquer une étape, vous ne vous inquiétez même pas - contrairement aux autres personnages - parce que l'issue est si prévisible et répétitive que vous perdez tout intérêt. Je ne compte plus les fois où j'ai levé les yeux aux ciel dans le mauvais étalage de sentiments, les descriptions interminables du fonctionnement de tel ou tel bateau...

Fogg et Passepartout passent successivement par l'Inde, la Chine, le Japon, les Etats-Unis, suivis par l'inspecteur Fix, persuadé que le gentlemen est responsable d'un vol de bank-notes. Fogg est généreux, Passepartout lui voue une admiration plus que douteuse (oui mon esprit tordu a tenté d'imaginer une romance gay afin de pimenter ma bien monotone lecture), Fogg récupère une Indienne éduquée à l'anglaise, ils se marient et sont heureux, Fogg gagne son pari. C'est à peu près tout. Nulle psychologie des personnages, nul protagoniste véritablement saisissant, à part peut-être Fogg, et encore... (les pires étant Passepartout et Mrs Aouda, la "bonne sauvage").
L'exemple de la bonne sauvage me permet de faire le lien avec Verne qui s'acharne à nous montrer la couleur locale de chaque pays, les comportements de telle ou telle nation, avec un racisme non caché. Ca en devient presque répugnant. Plusieurs personnes m'ont rétorqué que c'était d'époque, mais ce genre d'excuse me laisse franchement dubitative. C'est un peu comme dire que c'est normal d'être antisémite pendant la Seconde Guerre Mondiale, m' voyez...

Je terminerais sur l'absence de style de Verne, pour une fois de plus, et non sans une certaine provocation, remettre en question son statut de grand auteur. Eh bien allez lire du Verne. C'est biaisé et ça empeste le préjugé, c'est limite du behaviourisme sauvage avant l'heure. Vous avez l'impression qu'à chaque évènement, à chaque personnage correspond une façon déterminée de réagir. Quant au côté révolutionnaire de ses inventions techniques et imaginatives, je dirais que ça a mal vieilli et qu'un lecteur du 21ème est en droit de ne plus être impressionné. En revanche, pour comparer avec d'autres auteurs de la même époque, la lectrice que je suis restera toujours fascinée par la richesse stylistique et psychologique d'un Flaubert ou la modernité d'un Zola.

Moralité: allez voir la pièce vous payer une bonne tranche de marrade, mais évitez de vous infliger la souffrance de la lecture.

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