
"Speak Memory" n'est peut être pas l'autobiographie la plus fidèle que j'ai lue, mais c'est de loin la plus belle. Evidemment, l'auteur de "Lolita" joue avec les conventions, et il faut s'attendre à tout sauf à un classique du genre, bref, à ce qu'on espère normalement trouver dans un récit de mémoires.
Nabokov dépeint avec force détails sa jeunesse, depuis les circonstances de sa naissance jusqu'à la construction de sa vie d'adulte avec sa femme et son fils. A travers ce flot de souvenirs, le but de Vlad, dont l'écriture est toujours si propice à la mélancolie, est d'établir la genèse qui l'a poussé à devenir écrivain.
L'importance de l'enfance est omniprésente. Si vous avez eu, comme moi, le choc émotionnel requis à la lecture de "Ada ou l'Ardeur", vous comprendrez que l'enfance de Vlad se situe en Ardis, dans une Russie fantasmée, idyllique, aux abords de St-Pétersbourg. Et Nabokov, à l'instar de Van, Ada et Lucette, fait partie de ces enfants prodigieux nés sous le signe du Don. On trouve alors des moments de grâce enfouis sous cette combinaison fluide et habile de métaphores: le petit Vlad découvrant les mots qu'il associe aux couleurs, la délicatesse de petite fille qui caractérise sa mère (magnifique moment où elle feint l'admiration lorsque ses enfants ouvrent leurs cadeaux de Noël), la passion naissante de l'auteur pour les papillons, ses premiers amours à Biarritz...
Chez Nabokov, tout est changement, désir, et les figures de style remarquables se distinguent par ce ton à la fois désinvolte et éloquent. Tout est sublimé, et même s'il est parfois difficile de suivre l'auteur aux confins des périgrinations de sa mémoire, j'ai aimé le regard ironique ou délicat qu'il porte sur ses proches: le père sur le point de se battre en duel avec Pouchkine, les nombreux tuteurs naviguant entre trois langues (anglais, russe, français)...
Ce qui est surtout admirable, c'est la façon dont l'oeuvre s'étend sur l'enfance pour, à la deuxième moitié, précipiter le lecteur vers la vie d'immigré suivant la Révolution de Mars et s'achever telle une esquisse sur les études de Nabokov et sa vie de famille. Un peu comme dans "Ada", en fait, l'enfance se situe hors du temps, dans cette Anti-Terra qui n'est autre que notre monde perçu à travers les sensations et les rêves.
Le livre, dédié à sa muse et épouse Véra, ressemble à un présent dans lequel l'auteur se livre. J'apprécie tout particulièrement le ton confidentiel qu'il adopte dans cette oeuvre dans laquelle il s'adresse à la deuxième personne du singulier créee non pas pour le lecteur mais pour sa chère et tendre elle-même.
Comme de coutume, il joue à cache-cache avec le lecteur, et celui ci ne sait jamais vraiment distinguer le fait de la fiction mais peut-être qu'au fond, c'est cela, le mécanisme même de la mémoire et de la re-création des souvenirs...

